– Que s’est-il passé ? demande une bénévole devant les étagères à moitié vides des rayonnages consacrés aux documentaires. Y aurait-il eu des voleurs, une tempête ou des lecteurs particulièrement avides de se documenter ? – On a désherbé répond la responsable de la bibliothèque. Le regard de la bénévole se détourne vers les portes-fenêtres sur les plates-bandes qui ont l’air pourtant d’avoir conservé leur couverture hivernale. – Non, pas dans la cour. Dans la bibliothèque. On a désherbé les livres.
Y aurait-il des livres qui pourraient être assimilés à des mauvaises herbes ? Non, certes pas. Mais au fil des années, à force de nouveaux achats et de dons, les livres s’accumulent, prennent un coup de vieux, ont l’air de plus en plus à l’étroit dans leurs étagères. Alors pour faire respirer tout ça, on désherbe. Le désherbage consiste tout simplement à trier et éliminer les ouvrages selon la méthode « IOUPI* » :
les Incorrects, les Ordinaires sans intérêt, les Usagés, les Périmés, les Inappropriés.
IOUPI ? Pas de quoi se réjouir, pourtant. On voudrait vous y voir devant les rayonnages, examiner les livres un à un et se poser la question : celui-là, on l’enlève ? Quelle responsabilité ! Certains peuvent avoir l’air défraîchi mais garder un certain intérêt, non ? Et puis celui qu’on ne vous a jamais demandé et qu’on retire des rayons, c’est celui-là même qu’on vous réclamera la semaine suivante... Et si c’était celui que vous avez entre les mains ? Désherber pour ces bénévoles qui se sont donné rendez-vous deux soirs de Février pour remplir cette mission peut-être pas impossible, relève parfois du déchirement. Elles ont pourtant quelques repères pour se simplifier la tâche : ne surtout pas éliminer les livres du fonds local et achetés il y a moins de trois ans. Oui, mais il reste tous les autres. Chacune devant son rayonnage fait partager ses états d’âme : – Vous connaissez Dermot Bolger ? C'est un auteur irlandais et son livre date de 1999 et il coûtait 140 F. Peut-être qu’on devrait l’enlever quand même... – Tiens, celui-là a perdu ses deux autres tomes ! On le retire par respect pour la consigne. – Les livres de Michel Déon de l’Académie Française édités en 1970, vous croyez qu’ils peuvent encore intéresser quelqu’un ? – N'enlevez pas ceux de la BDP* ! Ils ne nous appartiennent pas ! dit la responsable qui retire des cartons quelques spécimens. – Celui-ci est périmé dit l’une. – Oh non ! dit une autre, c’est « la petite fille au tambour » de John Le Carré. Je l’ai adoré, ce livre. Ah oui, il date quand même de 1983 ! – Ah bon, je ne le connaissais pas. On devrait faire un coin des coups de cœur de chacune... Durant l’opération « désherbage », des idées surgissent, telles des petites pousses qui ne demandent qu’à s’épanouir, qu’à prendre forme pour mieux faire connaître tous ces livres comprimés qui pourraient donner l’impression d’être planqués là, incognito. Une fois retirés des étagères, ils sont placés dans des cartons : dans l’un, ceux qui se verront relookés et remis en circulation et dans l’autre, ceux dont on a rayé le code barre après être passé dans le registre d’inventaire de l’ordinateur du statut "courant" au statut "rebut". Le coup au cœur quand les têtes se penchent sur les cartons remplis de tous ces cadavres écrits. Le Père Goriot, Belle du Seigneur dans les rebuts ! Des doutes surgissent : fallait-il les éliminer ? Mais qu’on se rassure. Cela ne ressemble en rien à un autodafé. Où iront-ils tous ces livres ? Dans un autre circuit où ils trouveront une nouvelle vie. Déjà la bibliothèque semble mieux respirer, les livres dans les rayonnages ont l’air de prendre leurs aises, certains ont déjà pris des poses pour montrer leur couverture attractive.
Mais pourquoi cette opération qui fait des bénévoles à certains moments des jardiniers ? Lecteur oblige. Car voyez-vous, vous êtes au cœur de l’opération. Eh oui, quand vous arrivez à la bibliothèque, vous avez bien envie de trouver un lieu attrayant, qu’on réponde à votre besoin d’informations qui datent de l’année en cours et non de 1989, et si vous arrivez devant des étagères qui ne vous offrent au regard qu’une lignée informe de tranches de livres,nevous sentez-vouspas un peu perdus ? Que lire ? Alors pour vous rendre un peu plus autonomes, l’opération désherbage va permettre de vous offrir des rayonnages aérés pour découvrir par vous-même des petits trésors cachés mis à l’honneur dans cette partie dégagée du rayonnage, des documentaires dont les informations sont d’actualité. Tout est bon pour stimuler le prêt. Et nous autres bénévoles, en désherbant nous faisons aussi des découvertes que nous saurons vous faire partager. La procédure de désherbage ne se limite pas qu’à la bibliothèque. Elle est très officielle et extrêmement précise. Elle nécessite l’accord écrit de la municipalité et la liste des ouvrages objets du désherbage avec le motif d’élimination est transmise au conseil municipal avec des propositions quant à leur devenir. Car savez-vous que le désherbage est un acte modifiant la composition du patrimoine public ? Donc ce n’est pas rien d’éliminer un livre et l’on peut comprendre le stress des bénévoles généré par cette opération désherbage loin d’être anodine.
IOUPI* : méthode de tri mise au point par la BPI BDP* : Bibliothèque Départementale de Prêt
Voici la réponse, vue sur la toile : BPI est l'acronyme de Bbibliothèque Publique d'Information. Voici un lien vers le site : http://www.bpi.fr/Olivier.