Blog de la bibliothèque de Messigny et Vantoux (21)
Charles T. POWERS / En mémoire de la forêt *
Ce livre aurait pu être mis dans « côté polars » ou « suspense ».
Mais il trouvera sa place dans cette rubrique « quand l’Histoire s’en mêle ».
En effet, l’Histoire, la grande, pèse lourd sur la vie des habitants de ce village polonais, Jadowia, entouré de forêts qui «formaient comme un immense labyrinthe anarchique » et où l’on retrouve le corps d’un homme, Tomek.
Leszek, son très proche voisin qui a grandi avec lui et ami de la famille, face à la douleur paternelle va tenter d'élucider ce meurtre et nous fait partager ses recherches.
« J’aimerais pouvoir vous raconter une histoire remplie d’espions et de péripéties internationales, comme j’aimais en lire autrefois, dans des décors que je me plaisais à imaginer… Donc, je ne le ferai pas. Ici, il sera question d’un village polonais, de péripéties locales, de corruptions mineures en vue de profits douteux, de châtiment et de pardon, d’un passé que l’on respecte ou que l’on redoute ».
Le récit de Leszek réveille les fantômes de l’Histoire dont certains reviennent creuser les fondations des vieilles maisons ayant appartenu à des Juifs désormais disparus. Pourquoi ses recherches nous ramènent-elles toujours dans cette forêt omniprésente, lugubre, traversée à des heures tardives par certains habitants du village qui semblent avoir chacun de lourds secrets et d'obscurs projets connus d’eux seuls ?
L’assassinat de Tomek ne sera-t-il pas l’occasion pour Leszek comme pour les habitants de Jadowia, d’exhumer les douleurs indicibles laissées par la seconde guerre mondiale et le communisme qui en a suivi, de faire surgir des vérités enfouies, inacceptables pour mieux s’en libérer et se raccrocher au rêve fou d’une vie normale,aux promesses d’une vie meilleure ?
Charles T. Powers a dirigé depuis Varsovie le département Europe de l´Est du Los Angeles Times. Il connait bien la Pologne. Il est mort en 1996 après avoir remis son manuscrit à son éditeur.
Dans une page superbe du livre, il explique la singularité historique de ce pays à travers la voix d’un personnage du récit de Leszek, le Père Tadeusz qui œuvre aussi à sa manière à la réconciliation de ce village avec son passé :
« Nous sommes un peuple hanté par son passé. De tout temps, nous avons été coincés entre deux forces opposées et violentes, les peuples germaniques d’un côté, et les plus puissants de tous, les Slaves, de l’autre… La géographie nous a soumis à leurs manœuvres et à leurs méfaits, à leurs traités, à leurs pactes, à leurs trahisons, et, trop souvent, à leurs armées conquérantes. Historiens comme professeurs… nous les ont expliquées ces forces contraires, ils nous ont dit par exemple comment la Pologne — qui forme dix pour cent du continent européen — avait pu disparaitre de la carte pendant tout un siècle. C’étaient de bons professeurs et nous avons compris cette histoire. Mais il existe aussi une autre histoire. Il existe dix autres pourcents. Un dixième de notre population. Des gens qui travaillaient, qui vivaient, qui marchaient parmi nous. Vous savez bien de qui je veux parler. Et ces gens-là ont disparu, et c’est aussi l’Histoire. Et c’est également un malheur. Et ce sont cette Histoire et ce malheur que nous avons plus de mal à assumer. »
Un livre sombre certes, mais à découvrir absolument.