Blog de la bibliothèque de Messigny et Vantoux (21)
Daniel MENDELSOHN / Les disparus***
"Qu’est-il arrivé à l’oncle Shmiel ?" demandait Daniel Mendelsohn enfant, à son grand-père, frère de Shmiel. Et si son grand-père lui avait répondu au lieu de se réfugier dans un silence surprenant pour son petit-fils auquel il aimait raconter toutes les histoires familiales sauf celle-là…ce livre existerait-il ?
Daniel Mendelsohn, dès son enfance, pose des questions, tente d’en savoir plus, essaie de comprendre les murmures, écrit des lettres aux parents encore vivants, recueille les photos. IL veut à tout prix redonner une histoire à cette branche de la famille disparue dans l’enfer des purges juives de la Pologne Orientale, apprendre ce qu’ils ont enduré et ne pas faire de Shmiel, sa femme et ses quatre filles des « figurants anonymes ».
Daniel Mendelsohn découvre un jour dans le portefeuille de son grand-père qui vient de mourrir, les lettres de Shmiel écrites en 1939, demandant de l’argent pour quitter Bolechow en Galicie et venir les rejoindre aux Etats-Unis. Pourquoi n’ont-ils pas pu le sauver ?
Cette recherche de la vérité qu’il traque et qui souvent lui échappe, devient une quête.
Daniel Mendelsohn nous relate cette quête faite de rencontres bouleversantes. Il va partir à la recherche de tous ceux qui auraient pu connaître sa famille : tout d'abord les habitants de Bolechow, ces Ukrainiens victimes elles-mêmes de massacres par les Soviétiques, ceux qui auront peut-être dénoncé mais ceux aussi qui ont aidé les Juifs au péril de leur vie. Et puis les Juifs survivants de Bolechow réfugiés en Australie, en Israël, à Stockholm qu'il ira rencontrer avec son frère, photographe.
Daniel Mendelsohn nous relate son périple et nous fait aller au plus près de ce qu’a pu vivre sa famille pour ramener les morts à la vie , écrit-il, avec tous "ces petits détails minuscules" qu’il nous livre et nous les rendre plus proches .
Ce récit n’est pas linéaire. Peut-être l’auteur, spécialiste de lettres classiques, procède-t-il comme aimait le faire son grand-père quand il lui racontait toutes ces histoires à l’intérieur de l’histoire ou comme Homère avec ses récits circulaires, tourbillonnants comme il les qualifie ?
Il emprunte beaucoup de détours, de retours et de digressions, de références aux récits de la Bible. Le meurtre de Caïn par Abel, le Déluge, l’errance d’Abraham résonnent étrangement quand il évoque , à travers l’histoire de sa famille, la Diaspora et l’Holocauste.
L’auteur nous parle des liens terribles qui unissent les frères, de la trahison, de ceux qui sont intimes avec nous et qui peuvent être cruels, de ces voisins qui deviennent des tueurs. Et pourtant Daniel Mendelsohn cherche à savoir davantage sur celles qui ont sauvé quelque temps sa famille plutôt que sur le traître, écrivant «les sauveurs sont à leur manière aussi inexplicables et mystérieux que les traîtres ». Au début du récit, il nous parle de l’arbre de la connaissance, source de douleur et de plaisir. A la fin du récit, c’est face à un arbre qu’il se retrouvera.
Ne pourrions – nous pas attribuer à ce livre bouleversant les qualités que son auteur a données lui-même à cette femme, Ilana, qu'il rencontre en Israël : « un bel équilibre entre une rigueur non sentimentale et une humanité attendrie » ?
Quand Joseph lui parle de ce frère engagé dans la police juive, Daniel Mendelsohn écrit :
« Je ne juge pas ! Je ne juge personne, ai-je dit. Et c était vrai. Parce qu’il est impossible de savoir certaines choses, parce que je ferai jamais l’expérience des pressions que certaines personnes ont subies pendant des guerres, des choix inimaginables qu’il a fallu faire, en raison de tout cela, je refuse de juger….Je ne peux pas être en 1942, je ne sais pas ce que c’était, les gens ont fait ce qu’ils ont fait ».
Ce livre, une fois fermé, on y pense, on y revient, on relit des pages, poursuivant ainsi son envoûtement.