Les livres nouveaux sont arrivés.
C’est comme une respiration, l’arrivée des nouveautés à la bibliothèque. On reprend son souffle. Inspire. Expire. Les nouveautés arrivent dans un rythme régulier, tous les trois ou quatre mois. Une somme globale annuelle donnée par la Municipalité (2500€), divisée par trois ou quatre, équivaut à autant d’achats dans l’année, de quoi revivifier régulièrement l’air de la bibliothèque.
Ces nouveautés viennent remobiliser les troupes, celles qui enregistrent les livres, celles qui les couvrent ainsi que les lecteurs qui ne savaient plus quoi lire, comme si les 5500 livres dormant sur les étagères ne suffisaient plus. Inspire. Expire. On inspire. La bibliothèque est aux aguets des idées, des propositions, des auteurs nouvellement consacrés, des derniers sortis. Les bénévoles s’informent, courent après les propositions, scrutent les attentes des lecteurs, demandent ou font des listes :
– Tiens, c’est le vingtième anniversaire de la mort de Untel, on pourrait acheter un de ses livres ?
– Tu crois pas que ça fait un peu vieux comme nouveauté ?
Et puis, les nouveautés arrivent. On retient son souffle tandis que les livres encore planqués dans les bacs attendent de passer entre les mains expertes des bénévoles qui les retournent tels des nouveaux-nés, pour leur coller une pastille sur la tranche, un code barre sur le dos, un numéro d’inventaire affublé du code de la bibliothèque sur la première page avant d’être exposés au grand public.
– Qu’est-ce qu’elles ont bien pu acheter ?
– Ont-elles retenu mon idée ?
Mais a-t-on idée de la responsabilité qui incombe à ces bénévoles préposées aux achats, des difficultés, des frustrations que cette opération génère chez elles ? D’abord la somme d’argent. À première vue, elle peut donner le sentiment que l’on va pouvoir acheter le fond, répondre à toutes les attentes. Et puis, dès qu’on a récupéré les suites prévues pour les livres adultes mais aussi pour les ados, (c’est fou le nombre de livres qui n’arrêtent pas de faire des suites !), on fait déjà un premier compte qui vaut un premier choc ; la somme s’est réduite comme une peau de chagrin.
Et puis commence un véritable casse-tête.
Entre les "derniers" — il y en a toujours beaucoup des derniers — le dernier Orsenna, le dernier Ruffin, le dernier Mankel, le dernier Gavalda, et les "deuxièmes" toujours prometteurs car on a tellement aimé le "premier"…
Entre les livres qu’on a inscrits dans la liste mais qui ne sont pas disponibles en librairie et ceux que la libraire propose, conseille, suggère et auxquels on n’avait pas du tout pensé…
Entre les prix littéraires qu’il est de bon ton de lire et les inconnus qu’on a envie de découvrir pour ouvrir d’autres horizons…
Entre ceux que l’on voudrait bien mais qu’on doit remettre en rayon sur conseil de la libraire « il ne va pas du tout sortir ! » et ceux qu’il faut prendre par souci d’équité car il faut penser à tous les lecteurs et pas question d’en favoriser certains...
Dans ce jeu d’équilibriste, le mal de tête augmente, la somme fond au soleil.
On remet en rayon, on compare, on enlève, on soustrait, on craque, on prend quand même, on retire… Quelle valse !
STOP. Récapitulons. Vous m’avez mis quelques terroirs, trois ou quatre polars, des romans légers, pas trop de graves et une pincée d’inconnus, ça devrait aller comme ça. Le compte est bon.
Expire enfin. Ces petits nouveaux sont tous là sur l’étagère royale, objet d’attention des lecteurs, et offrent aux regards leurs belles couvertures. Ils sont un peu serrés à côté des anciens nouveaux, ceux de la tournée précédente qui sont sur le point de se voir réduits au rang de statut "courant", celui qui leur signifie qu’ils vont devoir aller se ranger dans les rayons pour n’offrir que leur tranche de couverture. Quel destin !
Mais la semaine suivant la mise en rayon, le souffle est coupé car l’étagère royale est quasiment vide. Les nouveautés ont disparu. Des lecteurs sont arrivés au bon moment. Regrets. Si on avait su, on serait venu plus tôt. Pour avoir celui qu’on attendait, il n’y a plus qu’à se mettre dans la file d’attente. Oui, grâce à l’ordinateur, c’est possible.